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L’impasse de la rétention administrative

A l’occasion de la publication du rapport 2025 de la CIMADE sur les centres de rétention administrative (CRA), j’ai de nouveau visité celui du Canet le 21 mai avec des journalistes et le député socialiste Marc Penat.

Les CRA sont des lieux d’enfermement dans lesquels l’administration place des personnes étrangères pour organiser leur expulsion du territoire français. Pour mémoire, entre 1945 et 2012, le fait pour un étranger de résider en France de manière irrégulière était passible d’une amende et d’une peine de prison. En 2008, la directive Retour de l’Union Européenne est entrée en vigueur. Les 22 juin et le 6 décembre 2011, des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne affirment que le droit français est incompatible avec le droit européen en ce qui concerne la mise en prison de l’individu en séjour irrégulier. Le délit de séjour irrégulier est alors abrogé par la loi Valls. En contrepartie elle instaure une procédure de retenue administrative permettant à la police de vérifier le droit au séjour d’une personne avant de mettre en place les procédures administratives d’éloignement déjà existantes : le placement en CRA.

En effet, le premier centre de rétention en France date de 1974. Situé à Arenc à Marseille, il a été mis en place en toute illégalité et sa découverte a fait scandale[1]. Ils seront ensuite légalisés dans les années 80, pour une durée de 7 jours. Portée à 20 jours en 1992, la durée de rétention n’a cessé d’être prolongée au cours des trente dernières années, pour atteindre aujourd’hui 90 jours.

Et la durée moyenne de rétention ne cesse de s’allonger. Elle est passé de 15 jours en 2020 à 1 mois aujourd’hui. Selon le rapport de la CIMADE, 16 467 personnes ont été enfermées dans les CRA de France hexagonale en 2025, avec un recours croissant du motif de « menace pour l’ordre public ».

Le CRA du Canet à Marseille dispose de 136 places et ne peut accueillir plus de retenus. Contrairement à la prison, il n’y a pas de surpopulation possible. A Marseille 912 personnes y ont été enfermées en 2025, 20% ont fait l’objet d’éloignements et 68% ont fini par être relâchés. Il y a deux populations différentes. Certains quittent le CRA entre 3 et 10 jours, car la mesure d’éloignement a été possible, soit car la rétention n’était pas justifiée. Par exemple, un français et un étranger ayant le statut de réfugié ont été retenus dans un CRA en France en 2025 ! Une autre population quitte le CRA au bout de 90 jours, soit au terme de la durée maximale.

Lors de ma visite, la directrice du CRA a dans un premier temps refusé la présence des journalistes. J’ai dû appeler le préfet, qui a contacté le Ministre de l’intérieur, afin que l’administration autorise finalement 3 des 7 journalistes présents à entrer L’administration a aussi argué de l’absence de déontologie des journalistes de Frontières, qui lors d’une précédente visite, ont filmé et mis sur les réseaux sociaux des infirmières de l’APHM exerçant sur le site, sans leur autorisation.

 

En janvier 2023, j’avais déjà effectué une visite dans le même centre avec Andy Kerbrat. J’ai pu constater que les conditions de rétention ne s’étaient guère améliorées depuis 2023, malgré la rénovation de certains lieux de vie.

Les retenus se plaignent d’abord des trafics et de l’insécurité. Les portes des chambres sont démontées. En effet, la nuit il n’y a pas de surveillance, car l’administration n’a pas assez de personnels. La seule surveillance se fait par vidéo. Il y a donc la nuit des vols et des agressions. Or les portes ne ferment pas à clé !  Donc les retenus préfèrent sortir les portes de leurs gonds et les transformer en barricades. La grande violence s’explique par le fait que beaucoup des retenus actuels sont des anciens détenus qui appartenaient à la DZ Mafia ou au clan Yoda et donc leur cohabitation dans le même centre de rétention est explosive. L’administration est obligée de faire déménager certains retenus, parfois à leur demande, voire de les envoyer dans d’autres CRA pour assurer leur sécurité.  

 De nombreux retenus souffrent d’addiction, d’autres sont toujours impliqués dans les trafics, Sous prétexte qu’il peut y avoir du trafic lors des parloirs, l’administration a durcit les conditions de ces visites en ajoutant des vitres et en interdisant la transmission de nourriture.  En conséquence, les retenus se plaignent du manque de nourriture, d’autant plus que celle proposée à la cantine ne leur convient pas. Nous avons frôlé l’incident lors du repas avec des retenus très en colère concernant le menu. Comme l’administration ne peut pas fournir de la viande Hallal, le prestataire propose des plats plutôt végétariens, cuits à l’eau sans goût.

Les retenus se plaignent aussi de l’insalubrité et du manque d’activité. Selon plusieurs retenus, il n’y a aucune ou presque aucune activité organisée. « C’est pire qu’en prison » expliquent-ils. Nous avons vu constaté l’état dégradé d’une cour minuscule avec comme seul équipement sportif, un ballon en mousse, les autres types de ballons étant trop dangereux selon l’administration.

Selon l’administration, le personnel est en sous-effectif : 146 agents pour 173 normalement prévus. Nous avons pu rencontrer les infirmières et auditionné au téléphone le professeur Bartolli. Il nous a confirmé l’état de santé dégradé des retenus, tant d’un point de vue physique que psychique. Nous avons aussi échangé avec lui sur les voies qui permettent au médecin de déclarer incompatible la détention et l’état de santé.

Nous avons posé cette question, car nous avions aussi avant la visite, assistée aux audiences du tribunal. Les retenus sont maintenus au CRA malgré des situations de santé dramatiques (diabète grave, cancer de la prostate…) et en dépit de l’impossibilité de les reconduire dans leurs pays. Tous les acteurs ont rappelé que les renvois hors du territoire français sont extrêmement rares. C’est une preuve supplémentaire que les CRA sont devenus des sortes de prisons et non des centres destinés à accueillir quelques jours des personnes sous OQTF le temps de leur renvoi. Là où la norme était les assignations à résidence, et le CRA une exception, nous assistons depuis de nombreuses années à une inflation des mises en rétention, et de plus en plus longtemps.

L’administration a aussi concédé qu’elle ne voyait pas comment, avec les moyens actuels, on pouvait allonger la durée de rétention à 210 jours, comme le propose la loi portée par Charles Rodwell et voté à l’assemblée le 5 mai. Je l’ai combattu en séance.

Nous avons aussi pu constater que les appels étaient réalisés dans des conditions dégradées en visioconférence. Parfois, le juge est obligé de redemander cinq fois au détenu d’épeler son nom et son prénom, tellement le son est de mauvaise qualité. L’interprète et l’avocat du retenu ne sont pas sur le lieu de rétention, ce qui n’arrange rien à la communication.

Enfin, au cours de notre visite nous avons aussi été témoins du va-et-vient continu d’assignés à résidence qui sont maintenant contraints de pointer trois fois par jour au CRA ! Une hérésie qui complique leur vie et celle de l’administration.

Forum Réfugiés qui accompagne les retenus 6 jours sur 7 sur site, craint d’être remplacé par l’OFII qui dépend du ministère de l’Intérieur, ce qui changerait la nature de l’accompagnement.

Ma conclusion est toujours la même : la privation de liberté de personnes qui n’ont commis aucun délit ou qui ont déjà purgé une peine pour le délit qu’ils ont commis est une absurdité.

Notre politique migratoire restrictive produit des sans-papiers, des sans-papiers qui ne peuvent plus travailler, mais qui dans de nombreux cas ne peuvent pas être expulsés faute d’accords avec les pays concernés. Ils finissent en CRA.

Un retenu rencontré est venu en France en tant que mineur à 15 ans, il parle français, voudrait s’insérer, mais va de CRA en CRA, 90 jours puis encore 90 jours…Un autre a travaillé en tant que peintre en bâtiment pendant des années, a été marié à une Française aujourd’hui décédée et doit maintenant repartir en Algérie alors qu’il souffre d’un grave cancer de la prostate….

La régularisation des travailleurs sans papiers est la seule solution humaine !

[1] 1975, l’affaire de la prison cachée d’Arenc

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