J’interpelle aujourd’hui le Premier ministre sur le projet de fusion entre l’Institut de recherche sur le développement et le CNRS.
Monsieur le premier Ministre,
Une fois n’est pas coutume, je vous écris une lettre longue et personnelle pour vous interpeller la fusion entre l’IRD et le CNRS.
Il se trouve que je connais bien l’Institut de recherche sur le développement et plus largement l’écosystème de recherche dans lequel il s’insère. Vous le savez, avant d’être député, j’étais directeur de recherche à l’INRAE. Comme j’ai travaillé au cours de ma thèse à l’université d’Orsay, puis en tant que chercheur sur l’effet des changements climatiques sur les forêts, j’ai rencontré à de nombreuses reprises des chercheurs IRD. J’ai pu constater l’importance de cet institut et la spécificité des recherches, qui étaient menées.
Les instituts de recherche finalisée, comme l’IRD, l’INSERM, le CEA ou l’INRAE ne travaillent pas exactement de la même façon que le CNRS. Ils partent d’une question posée par les acteurs et mettent en lumière les enjeux scientifiques pour y répondre. Le CNRS normalement procède de la façon inverse. Les deux sont parfaitement complémentaires.
Dans mon livre « Sciences en résistance », je l’explique ainsi :
« Le système de recherche français a été bien pensé. Nous avons le CNRS, qui en théorie, est libre sur les programmes de recherche, mais aussi sur les objets de recherche. Un chercheur du CNRS peut décider de travailler sur une espèce rare de la forêt bolivienne s’il pense qu’il fera progresser son front de science en étudiant cette espèce en particulier. Au contraire, un chercheur de l’Inrae qui est recruté pour travailler sur la tomate doit travailler sur la tomate. Pourquoi ? Parce qu’on a besoin de chercheurs qui travaillent sur les tomates pour manger des tomates de bonne qualité et résistantes aux bioagresseurs… En caricaturant, on dira que le chercheur du CNRS part de la question de recherche et du front de science et choisit ses objets de recherche en fonction de cela, alors que le chercheur de l’Inrae part de l’objet de recherche et des problématiques auxquelles sont confrontés les acteurs économiques ou associatifs, et définit ensuite les questions scientifiques qui se posent. Autrement dit, en recherche fondamentale, on part de la question de recherche (par exemple : « Pourquoi certains arbres meurent-ils ? ») et on cherche les situations qui permettent de faire avancer notre compréhension (ici, les différents types de dépérissement forestier dans le monde). En recherche finalisée, on part de la situation qui fait problème (le dépérissement d’une forêt en particulier) et on détermine les questions de recherche (les causes de la mortalité) auxquelles il faudra répondre pour trouver des solutions à cette situation (quelles espèces pour remplacer l’espèce qui dépérit ?) ».
Ce qui est vrai pour l’INRAE et vrai pour l’IRD. L’IRD travaille avec les pays du sud sur les chantiers liés au développement et mène des recherches en océanographie, en santé, en écologie, en géologie et sciences humaines et sociales.
Il y a deux risques majeurs à mener une réforme dans le calendrier prévu.
Le premier risque est de déstabiliser des recherches essentielles pour la France à l’heure des changements globaux. L’IRD travaille avec les pays du sud sur les courants marins, comme El Nino, sur les maladies émergentes (Chikungunya et Dengue) ou sur les cultures absolument nécessaires au développement des pays du sud.
Le second risque est de déstabiliser notre diplomatie. À l’heure où la Chine et la Russie s’implantent durablement en Afrique, l’IRD est un pilier d’une diplomatie qui passe par le savoir et la coopération.
Cette fusion n’est pas un projet nouveau. Quand je siégeais au conseil scientifique de l’INRAE, nous avions déjà eu une analyse de benchmarking, qui envisageait une simplification de l’espace de la recherche et notamment entre IRD, CIRAD, INRA et IRSTEA.
Je comprends les enjeux de simplification, mais c’est, dans ce cas-là, ôter au pouvoir politique des outils clairs et lisibles dans le domaine de la recherche finalisée.
On sait que pour la transition énergétique, il faut s’appuyer en premier lieu sur le CEA et l’ADEME. On sait que pour la transition agricole, le premier interlocuteur est l’INRAE. Pour la santé c’est l’INSERM. Il est utile d’avoir un interlocuteur sur la recherche liée au développement et la coopération avec les pays du sud, surtout dans le contexte géopolitique que nous connaissons.
Enfin, tous ces instituts ont été créés par les gaullistes, je me permets de vous le rappeler, puisque vous vous définissez vous-même comme Gaulliste, l’IRD en 1944, le CEA en 1945, l’INRAE en 1946, l’INSERM en 1964, l’INRIA en 1968.
Il me semble donc absolument nécessaire de renoncer à la suppression de l’IRD et à sa fusion avec le CNRS.
Tribune publiée sur le Club de Mediapart.


