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La face à peine cachée de la bataille des retraites

Alors que la réforme des retraites va être examinée en séance à l’Assemblée Nationale cette semaine, il me semble utile de revenir sur la bataille souterraine que nous livrent les classes dirigeantes avec ce projet.

Une réforme inutile

Pour bien comprendre la face cachée de cette réforme, il est important de commencer par démasquer les non-dits et les mensonges du gouvernement. Pour Emmanuel Macron, la réforme est « indispensable sauver notre système par répartition ». La rhétorique est toujours la même. Depuis des décennies, les gouvernements démantèlent nos acquis sociaux et les services publics en prétextant que seules leurs réformes sont en mesure de les sauver. Ils utilisent pour cela une série d’arguments sur lesquels il est utile de revenir.

Le vieillissement de la population

Les défenseurs de cette réforme utilisent toujours le soi-disant « bon sens », mais méfions-nous des fausses évidences. La première idée simple qu’ils utilisent est la suivante : nous vivons plus vieux, il faut donc travailler plus longtemps. En fait, c’est plus compliqué. L’espérance de vie à effectivement progressé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais cette progression ralentit vite. Les femmes, dont l’espérance de vie est aujourd’hui de 85.5 ans, avaient déjà atteint 84 ans en 2006 et les hommes pour lesquels elle est de 79.4 ans avaient déjà atteint 78 ans en 2010. Cette progression et cet âge moyen cachent aussi des inégalités. Un cadre vivra en moyenne 6,4 ans de plus qu’un ouvrier[1]. Les projections d’allongement de la vie qu’utilise le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) sont elles aussi discutables. Comme le rappelle le démographe Hervé le Bras, l’évolution récente plaide en faveur d’une faible augmentation de l’espérance de vie, contrairement aux hypothèses retenues par le COR et qui ont été invalidées pour les années récentes[2].

Par ailleurs, même si elle a un peu baissé ces dix dernières années, la natalité en France est la plus forte de toute l’Europe avec 1.86 enfant par femme en 2019 (1.81 en 1999). Par comparaison avec des pays que l’on cite souvent, elle est de 1.23 en Espagne, 1.27 en Italie, 1.54 en Allemagne et 1.71 en Suède. La baisse récente doit donc être relativisée. Les enfants nés aujourd’hui n’entreront de toute façon pas sur le marché du travail avant 2045…

La relative stabilité des naissances et de l’espérance de vie font que l’âge médian de la population française évolue peu, contrairement aux autres pays européens. Nous sommes passés de 39.6 ans en 2013 à 41.3 ans en 2023[3].  Donc parler à longueur d’antenne du vieillissement de la population est abusif. Par conséquent, si le ratio entre les actifs et les retraités a effectivement diminué, passant de 2.02 en 2004 à 1.78 en 2010, il ne change guère depuis 2017, stabilisé autour de 1.7. Les projections futures de ce ratio sont assez incertaines et discutables. Il n’existe donc pas d’arguments démographiques solides pour justifier une réforme urgente. Par ailleurs, l’évolution démographique doit toujours être croisée avec un autre facteur, les gains de productivité. Car aujourd’hui, avec la technique et l’intensification du travail, un travailleur produit beaucoup plus de richesses qu’il y a 20 ans.

Le déficit de la branche « retraite » de la sécurité sociale

Selon le COR, le seul indicateur déterminant pour évaluer la pérennité du système est la part des dépenses de retraites dans le PIB. Ce ratio a effectivement augmenté entre 1990 et 2010 en passant de 10% à 13%. Mais depuis, il est stabilisé et a atteint 13.3% en 2019. Les chiffres de 2020 et 2021 sont moins fiables puisque la crise du COVID a entraîné des fluctuations fortes du PIB qui modifient mécaniquement ce ratio. Cette part des dépenses de retraites diminuera dans le futur pour tous les scénarios du COR pour atteindre 11.3 à 13%. Donc les dépenses de retraites sont en réalité largement sous contrôle.

Si les dépenses sont sous contrôle, pourquoi le COR prévoit-il un déficit sur une période donnée ? La raison est simple, depuis près de 30 ans, les gouvernements n’ont pas cessé d’exonérer de cotisations sociales les entreprises et l’Etat ne compense pas intégralement ces exonérations. Ces exonérations de cotisations sociales étaient estimées à 75 milliards d’euros pour l’année 2022 dans le Projet de loi de finances de la Sécurité Sociale (PLFSS). S’y ajoutent au moins 10 milliards d’euros de manque à gagner pour la Sécurité sociale du fait des exemptions d’assiette, comme les primes liées à l’intéressement des salariés aux résultats de l’entreprise. Sur le temps long le taux effectif de prélèvement employeur au niveau du SMIC est passé de 42,6% à 6,9% en 30 ans du fait des mesures successives de réduction des cotisations au niveau des bas salaires.

Les gouvernements construisent donc sciemment le déficit. Cette politique favorable aux entreprises leur permet d’augmenter leurs marges et donc de verser des dividendes généreux à leurs actionnaires. En vingt ans, le chiffre d’affaires global des entreprises du CAC40 a augmenté de 74 % et leur profit de 77 %[4]. Les dividendes des entreprises du CAC40 volent de sommets en sommets pour atteindre 80 milliards d’euros en 2023, contre 15 milliards en 2001 (+433%) ! L’augmentation des dividendes entre 2022 et 2023 (+23.5 milliards) est plus élevée que le déficit de 20 milliards estimé par le COR en 2032.

Ces dividendes alimentent les inégalités, le groupe de luxe LVMH a vu son chiffre d’affaires multiplié par 4,5, ses profits par 10 et ses dividendes par 9 entre 2000 et 2019 et son PDG est ainsi devenu l’homme le plus riche de la planète avec une fortune estimée à 213 milliards d’euros. Toutes les politiques des gouvernements successifs ont eu comme objectif de diminuer les cotisations et donc le salaire brut pour augmenter les profits des entreprises avec comme conséquence un transfert de la valeur ajoutée produite du travail vers le capital.

Pourquoi cette réforme ?

Cette réforme vise juste à accentuer cette dynamique et à infliger une défaite sociale à notre camp. Reculer l’âge de départ de la retraite à 64 ans et allonger la durée de cotisation à 43 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein aura pour conséquence une baisse du niveau des pensions. Prenons un exemple pour bien s’en convaincre. Avant la réforme une femme née en 1968, ayant travaillé dans le privé dès 20 ans, pouvait partir à 62 ans avec 1641 €. Mais elle pouvait décider de partir à 64 ans et bénéficier d’une surcote lui permettant de toucher 1841 €. Avec la réforme, elle est contrainte de partir à 64 ans avec une pension moindre, car elle ne bénéficie plus de la surcote. Soit elle perdra deux ans de retraite, soit elle perdra 171€ par mois pendant toute la durée de sa retraite ! Pour les femmes ayant des carrières hachées, il devient avec la réforme de plus en plus difficile de bénéficier d’une carrière complète avant 67 ans.

L’objectif est bien de réduire le montant des pensions. Partout où des réformes identiques ont été conduites, les pensions ont diminué, avec comme conséquence la paupérisation des retraités. La France est le pays d’Europe où il y a le moins de retraités pauvres, 10% en France contre 19% en Allemagne, 16% aux Pays Bas et même 13% en Suède.

La diminution des pensions vise à augmenter la part des retraites par capitalisation. En effet, si le montant de la capitalisation a déjà doublé entre 2004 et 2020 pour atteindre 16 Mds €, il demeure faible au regard du volume global des fonds dédiés à la retraite, qui atteint 332 Md€. En France, seulement 10% de la population active française est couverte par un produit d’épargne retraite quand ce taux est de 100 % en Suède, 60 % aux États-Unis, 50 % au Royaume-Uni et 40 % en Allemagne.

Le capitalisme financier veut donc mettre la main sur cette manne financière qui pourra ainsi alimenter la suraccumulation du capital et la spéculation. Les pressions des fonds de pensions comme BlackRock, Amundi ou Axa sont fortes. Ouvrir le marché français est un enjeu important, c’est la raison pour laquelle les dirigeants et actionnaires de ces entreprises ont soutenu Macron.

Plus largement, les représentants du capital industriel et commercial cherchent à réduire les cotisations. Ils essayent en permanence d’obtenir une réduction du salaire socialisé et donc des cotisations payées par les employeurs pour transférer ces « coûts » vers les salariés. En effet, quand les cotisations sociales diminuent, le salaire brut diminue et le manque à gagner est payé directement par le salarié par un compte épargne ou par l’impôt (et donc massivement par le contribuable). Cette baisse permet ainsi d’augmenter les marges des entreprises.

Mais ils veulent surtout une défaite politique pour notre camp. Ils sont toujours à la recherche de la bataille finale comme celle qui a permis à Thatcher de vaincre les mineurs anglais. Le capitalisme français n’a jamais digéré que la sécurité sociale verse avec ces 5 branches près de 475 Md€ de prestation, soit plus que le budget de l’État, qui atteint 400 Md€.

L’auto-organisation pour élargir et durcir le mouvement social

80% des français sont opposés à la réforme, 68% sont même favorables à un retour à la retraite à 60 ans. Rarement un gouvernement n’a entamé une réforme dans un climat idéologique aussi défavorable. De plus, cette réforme fait l’unanimité contre elle. Tous les syndicats de salariés et d’étudiants mobilisent dans les grèves et manifestations. Les mobilisations du 19 janvier (près de 2 millions) et du 31 janvier (2.8 millions) ont été historiques.

Maintenant, comment faire reculer le gouvernement ? Il faut d’abord exercer une pression maximale sur tous les députés de la majorité et des Républicains, pour que la loi ne soit pas votée au Parlement. Ensuite, il faut durcir le mouvement, pour que celui-ci coûte plus au capital industriel et commercial français que ne lui rapporte la réforme. Nous devons donc aller vers des grèves massives et des occupations d’entreprises et de places. Mais ce durcissement ne pourra jamais être décrété d’en haut. Cela ne s’est jamais passé ainsi, ni en 1936 ni en 1968. Il faut retrouver ce qui a fait la force du mouvement social dans ses grandes heures : son auto-organisation à la base. Il est utile de rappeler que les caisses de la Sécurité sociale ont été mises en œuvre par les salariés eux-mêmes en 1946, sans l’aide de l’État. Les salariés doivent s’organiser au sein des entreprises et décider des moyens de luttes lors d’assemblées générales des personnels. Les citoyens doivent s’organiser quartier par quartier pour décider des façons de soutenir la lutte et organiser des caisses de grève.

[1] L’espérance de vie des hommes aujourd’hui âgés de 35 ans, s’élève à 84 ans pour un cadre et 77.6 ans pour un ouvrier

[2] https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/02/04/herve-le-bras-les-scenarios-du-conseil-d-orientation-des-retraites-sont-irrealistes-en-matiere-de-mortalite_6160507_823448.html

[3] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381476

[4] https://basta.media/CAC40-veritable-bilan-Observatoire-des-multinationales-dividendes-actionnaires-emploi

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